La constitution de l’élite dirigeante au lendemain de 1804 et les symptômes du malaise colonial

Le premier gouvernement de l’état d’Haïti La première direction étatique du pays était assurée en la personne de Jean-Jacques Dessalines, éminent personnage dont l’ardeur et la vaillance ont traduit une bravoure épique durant la guerre subv
L’administration dessalinienne, animée du souci de justice sociale à l’endroit de ses frères d’armes qui se sont sacrifiés pour le pays pendant les guerres de la révolution, voulait relancer les bases d’une économie réduite en cendre. La politique agraire expérimentée par cet embryon politico-militaire du premier gouvernement d’Haïti a pourtant provoqué une crise sociétale et de nombreux différends. En effet, la distribution de terres à grande échelle à des autorités militaires et à l’opposé, l’astriction des petits planteurs paysans, au système des ¼ et, enfin, les groupes d’opposition disséminés sur tout l’espace géographique de l’ile d’Haïti ont précipité la chute du dirigeant à la suite des conspirations qui ont conduit à sa mort en 1806. Pourtant, l’Empereur défendait une juste cause : celle de la race noire opprimée sous le poids des siècles de barbaries et de cruautés obscènes. Peut-être, était-il victime pour avoir trop calqué sa conception de l’Etat sur le modèle français, modèle qu’il appréhendait à peine et qui profilait alors la figure de proue de l’esclavagisme et de la colonisation. La superstructure qui s’est constituée au lendemain de 1804 s’en trouvait éclatée et conflictuelle. La crise opposait simultanément et dans un même processus les intérêts politiques, les différends sociaux et de classes et, subsidiairement les avantages économiques, internes et externes, qui sapaient toutes les tentatives d’un lancement national selon les idéaux de la révolution. Les ennemis n’étaient pas seulement internes et li ne s’agissait pas que de différends fondés sur les intérêts économiques. La colonisation et sa machine esclavagiste continuent leur chemin autour de l’Etat indépendant d’Haïti sur les sols des autres îles antillaises et plus près de nous, en République Dominicaine voisine et, aussi, dans les Amériques du Nord et Sud. Dès lors, on conçoit aisément le rôle de prémisse et de précurseur que joue cette phase charnière de notre histoire de peuple dans le désordre institutionnalisé qui alimentera des crises successives politiques et économiques et, qui président à notre échec, jusqu’à aujourd’hui. A la fois, les considérations doivent se porter sur les conditions endogènes et exogènes. Dans les deux sens, le colon historique préfigure les nouvelles formes que prend l’organisation structurelle de la société et par là les entraves qui la rattacheront au nouvel ordre mondial. Plus profond, en dépit, certes, de l’allure radicale des révoltes révolutionnaires, les comportements esclavagistes et tous ces préjugés et stéréotypes par lesquels l’esclave et les autres groupes sociaux de Saint-Domingue ont été grandement influencés, conditionnent la classe des nouveaux politiques et participent à chacune de leur action. La crise frappe chaque personne dans sa dimension intra-psychologique et historique. Elle se manifeste sous la forme d’une pathologie sociale à effets multiples. Le premier groupe dirigeant de l’Etat d’Haïti se devait de prendre des décisions très risquées face auxquelles peut-être il n’était pas encore préparé. La politique de l’administration dessalinienne avait engendré des griefs. Son système agraire conditionnait la masse des nouveaux libres au pénible travail de la terre sur les plantations, condition qui rappelait trop crument Saint-Domingue; il sera d’ailleurs imité par plusieurs de ses successeurs immédiats obtenant tous les mêmes résultats: inégalités sociales criantes, révoltes populaires, rébellions armées, chutes des gouvernements et autres cicatrices très décevantes pour les générations futures. Il n’existe plus un esclavagisme colonisateur et français. Mais la masse des nouveaux libres continuent à cultiver la terre. S’ils reçoivent de la terre pour y travailler, propriété sur laquelle ils habitent également, ils partagent la récolte avec le propriétaire et avec l’état. Mais il se produit un autre phénomène parallèle dont les incidences se mesurent à très long terme plus profondément. La parcellarisation des terres agricoles en de petites propriétés a pour conséquence de transformer la monoculture en une culture moribonde et non-rentable. L’agriculture commerciale est devenue une agriculture domestique de type familiale où se pratique un système simple d’échange sur les marchés locaux, généralement entre citadins et ruraux. Les transactions permettent aux ruraux de se procurer d’autres produits de consommation de base. La dévalorisation du sol arabe s’accélère au fil des ans. Aucune politique globale de l’agriculture et de la terre n’a permis à moyen et à long terme de redynamiser ce secteur d’activité économique et d’empêcher la paupérisation des familles paysannes. Aujourd’hui, le constat est sans détour et la crise de l’agriculture s’est institutionnalisée. Les problèmes considérés sur le plan historique sont conjoints et s’entremêlent progressivement. Dessalines attisait également la hargne d’anciens propriétaires, les progénitures directes des planteurs blancs pour la plupart qui ne voulaient pas renverser l’exploitation coloniale misée sur la main d’œuvre d’exploitation arbitraire et esclavagiste, et sachant qu’ils n’allaient plus bénéficier pleinement du nouveau ordre émergeant. D’autant que la révolution de Saint-Domingue a dissous leurs privilèges politiques, saccagé leurs positions économiques dominantes et propulsé les noirs et les métis au-devant de la scène politique. Mais la méfiance s’impose de part et d’autre. Les années ont parlé. Le jeu macabre des classes et des couches de la société a engendré des situations de chaos fondées sur la discrimination sociale et économique. Tous ces éléments locaux ont redéfini l’endogénéité de la colonie redevenue Haïti. Et aussi, se retentissent des grognes plus politiques de la part de leaders et politiques qui remplissaient fort souvent un rôle important dans l’appareil étatique et de rivaux, tacites ou visibles, parfois parmi les plus proches flatteurs du chef de l’Etat. Ceci nous ramène à un point essentiel sur le plan de notre histoire. Des phénomènes durement inquiétants se produisent à tous les niveaux de la vie nationale. Les conséquences de siècles de colonisation, de la dépersonnalisation et de la déshumanisation, de l’incivilisation criminelle des puissances européennes se réfractent dans les pratiques collectives, institutionnelles et politiques de la société émergeante d’Haïti. Les ébats de « l’état-nation » au lendemain proche de sa naissance, au sens que l’état structurel serait apparu avec le processus-genèse dans le schème des évènements qui ont abouti à l’indépendance de 1804, répliquait tôt les rebonds culturels de la colonisation esclavagiste à tous les niveaux de l’échelle sociale. Ces évènements forment le foyer véritable vers la construction de la société haïtienne puisqu’ils signifient un glissement entre deux mondes. Ils s’associent à la date symbolique de l’indépendance et ces corrélats révolutionnaires. Toutefois les perturbations dans l’ordre de développement de la nation dès sa genèse sont normales. Elles proviennent d’une part des contradictions du système de la colonisation, système dont on a rappelé le fonctionnement et, au sein duquel, l’éclosion brusque d’une société à directions multiples. De l’autre, l’ordre international esclavagiste qui périclite l’état haïtien, l’isole et l’étouffe. Le développement des impacts et réalités qui, antérieurement, a prévalu pendant de longues années à St-Domingue et, qui, maintenant, par une présence dynamique se perpétue à travers les mécanismes d’organisation de la société postcoloniale. Ces mécanismes complexes de la vie sociale, et plus généralement de la praxis humaine qui a caractérisé la formation évolutive de la société de Saint-Domingue et qui caractérise celle de la société postcoloniale, trouvent leurs racines ontologique dans la dynamique des éléments historiques, culturels au carrefour des grands événements qui ont marqué les périodes troublantes dans l’existence de l’homme colonisé et de l’homme colonisateur; car, nous l’avons mis en exergue, la révolution de 1804 fut politique, elle a chambardé l’ordre matériel du système de la colonisation et laissé intact l’appareillage idéologique et culturel. Il ne consiste pas à dresser une argumentation terne, dépourvue de toute contenance. Mais d’épier les moments majeurs, les moments cadres de notre histoire politique et sociale ayant introduit un basculement important dans la détermination de notre devenir de peuple. C’est-à-dire que la question ici doit-être et est adressée conjointement à la problématique de la construction de la nation en Haïti: la nation néophyte et à la permanence de pratiques historiques héritées de l’ère coloniale et qui sont devenues pathologiques à la nation. En ceci l’administration dessalinienne nous permet de visiter une page cruciale de notre histoire. En effet, les premiers pas d’Haïti en tant qu’état libre prophétisent un futur sombre au dépérissement de la jeune nation. 1804-1806 : cette période ne forme pas seulement un moment dans notre histoire, elle en détermine un foyer de devenir pour l’avenir de ce peuple. Nous pouvons être fiers des exploits de 1804 en tant qu’Haïtiens et c’est un fait d’ambivalence. Nous avons renversé le système le plus avilissant qu’a connu l’humanité. Nous avons apporté la liberté sociale aux nombreux territoires esclavagistes de l’Amérique et du monde entier. Notre modèle révolutionnaire, notre refus historique du système anti-humain du colonialisme esclavagiste de l’Amérique sert d’élans aujourd’hui encore à engager des luttes sous des formes diverses pour placer l’humain au centre de la cause sociale et du principe de la raison d’être des sociétés. Nous avons instigué une révolution politique par le refus des forces de l’inhumanité. Malheureusement, tout ce symbolisme de la victoire ne va pas durer. Sur le plan interne, les déboires ont mis en déroute même les mieux intentionnés. Le carcan colonial a ressurgi modelant l’imaginaire collectif de la structure sociétale de l’époque et s’insérant dans son développement par un processus dynamique consacrant net par ce caractère une forme maladive de fonctionnement de la société. Les oppositions de \"classes\" fondées sur la discrimination, l’étiquetage, la disparité réapparurent, celles-ci perpétuent la tradition et les pratiques antérieures. La gouvernance de Dessalines, forte des idéaux socialistes, avait sa place au début du 19e siècle. Jeter les bases d’une gestion politique à la hauteur des enjeux, nationaux et internationaux, du moment aurait amené une ère nouvelle dans l’orientation de la nation. La division, pourtant, démantèle le pacte social de la révolution et crée un schisme durcissant de types dominants/dominés, \"groupes de privilèges/groupes d’aspirants\", riches/pauvres … et, au milieu, une élite morcelée, incapable de leadership politique et intellectuel. Cette élite ne s’est pas encore manifestée durant les premières années de la république indépendante. Donc aucune direction politique haïtienne définie face à des réalités « timorantes » auxquelles nous devons confronter. Si 1804 a elle-même traduit une rupture radicale et définitive tant les conditions historiques ont amené des changements et un chambardement du système précédent à tous les niveaux dans la société postcoloniale, l’ordre culturel et idéel de Saint-Domingue a suivi et s’est renouvelé pour refonder sur des bases similaires les pratiques antérieures. Les hématomes de la colonisation et de la structure de la société esclavagiste dessinent les parois de l’imaginaire collectif des haïtiens, noirs et métis. Il reste, d’autre part, un fait que chaque haïtien, quelque soit son rang social et économique, est investi du \"mythe du maitre\" (ou du blanc). C’est une donnée psychologisante qui traverse notre conscience collective. Elle est en nous à l’instar d’un état d’âme de la personnalité pour nous infléchir vers les voies de la discordance, du discours hypocrite et dans une sorte d’extra-haїtianité involontaire. Nous ne savons pas apprécier l’haïtien que nous sommes. Cet état collectif révèle un malaise profond dans la construction de l’haïtien. Les débuts de la gestion politique se buttent aux réalités multiples et complexes qui foisonnent dans les contradictions saccageuses qui, progressivement, minent le pays dans tous ses recoins. Vue sous cet angle, nous arguons pour dire que pouvaient Dessalines\"(dirigeant) et son équipe contre un état qui a mal démarré et dont les éléments, dotés, certes, d’une expérience appréciable dans l’art du leadership politique insufflé par la révolution, se retrouvent prisonniers des mêmes confusions qui nous portent hors de notre personne? C’est une question qui parait plus aisée pour nous aujourd’hui. Nos dirigeants et hommes politiques sont obligés, non seulement de transcender ces vices culturels historiques, et, plus encore, de décider à travers des programmes politiques nationaux sérieux de la mise en œuvre d’institutions destinées à faire avancer le pays sur la voie du progrès social, économique et scientifique. Si le constat, depuis Dessalines, blâme les gouvernances et toutes les éclaboussures par lesquelles elles ont emboué la nation, engloutissant ainsi les efforts louables, reconnaissons-le, consentis pour l’existence et la préservation de l’indépendance acquise comme un droit de la liberté humaine et de tout peuple, les problèmes sociaux restent des épreuves titanesques pour nos élites et politiques. La définition d’un plan pivot axée sur une économie dynamique ouverte sur le marché libéral capitaliste parce qu’elle mettra en valeur l’échange, la circulation des richesses et des capitaux peut-elle jeter les bases pour un renouvèlement concluant. Si, pour reprendre les termes de notre démarche, nous devons énumérer par l’analyse et établir la fiche des chefs d’Etat et des gouvernements qui ont présidé et administré le pays, nous dénombrerons certainement des identités de proximité caractéristiques aux problèmes qui se posent à différents échelons de notre histoire. Les évolutions que suivent le cours des réalités ramifient au complexe les paramètres sociaux qui servent de jonction entre les brindilles de notre histoire, c’est-à-dire qu’il s’agit du fond culturel, des ambigüités et complicités sociales et politiques, de l’incapacité de décisions collectives, des luttes et des distorsions intestines, des disparités à tous les encablures de la vie nationale, du trouble de la perte de soi, … de tous ces paramètres négatifs qui n’ont cessé de rendre plus difficile le problème de la construction de la nation et de son adaptation au nouvel ordre mondial. A un autre niveau, les politiques se doivent d’assumer une part importante des responsabilités dans les mauvaises conditions qui croupissent le pays dans l’infamie sociale et économique. Mais au-delà des critiques que nous pouvons adresser aux dirigeants pour leur laxisme, leur manque de vision, la gestion politique du pays montre un aspect du comportement collectif de ces premiers. La réalité de l’état explique le gaspillage que nous avons fait de toutes les ressources du pays ; et cette réalité se mesure à l’aune de notre histoire et des complexités parallèles qui lui sont propres, et par lesquelles elle s’est construite graduellement et péniblement. Sur ce point, notre enlisement continuel rend difficile la construction de toute action politique collective à dynamique de transformations profondes dans la structure et l’administration de l’Etat. Pourquoi tous les gouvernements qui ont succédé à Dessalines n’eurent-ils la main assez solide pour opérer une rupture véritable dans la gestion du nouvel état et parvenir à un consensus national qui aurait pour effet d’anéantir les séquelles psychologiques et sociales dues à notre douloureux passé?


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