Quand Jacmel va au Carnaval

On aura tout vu à Jacmel ces jours-ci. Du difficilement concevable à l'imaginaire époustouflant, le carnaval Jacmel est un cachet culturel épris de sublimité, un souhait local, national et international s'élargissant chaque année. Et cette année
Les paragraphes suivants relatent ce que j'ai retenu, du long disque de ma mémoire, de mes souvenirs d'enfance en ce qui a trait au carnaval Jacmélien. Une tranche du passé culturel jacmélien qui ne peut tomber dans l'oubli. Jacmel a toujours été de tout temps l'un des carrefours des plus réputés des cultures populaire et savante Haïtiennes. Aujourd'hui encore, malgré le temps et ses épreuves, le temps qui nous fait vieux sans nous rendre mieux, malgré les calamités politiques endémiques qui ont marqué notre histoire de peuple et qui ont provoqué des soubresauts fatals pour Jacmel en particulier, elle ne démérite pas l'honneur et la chaleur culturelle n'y est en rien atténuée. La réussite proclamée de presque tous les épisodes carnavalesques Jacméliens en est un témoignage exaltant et éloquent à la fois. Un bon carnaval devient presqu'un échec pour le standard Jacmélien, il n'y a qu'un excellent carnaval qui compte pour le Comité organisateur du carnaval national. C'est pourquoi la performance d'une quelconque année est toujours moins vantée, surtout par les Jacméliens, que celle de l'année précédente, mais demeure néanmoins un succès mesuré contre certains standards. Les arguments sont souvent comme suit: le soleil, me semble-t-il, s'était levé moins réverbérant, les cymbales ayant produit moins d'échos cette année, ou étaient-ce les espérances qui étaient portées un peu trop haut, attendant trop des capacités imaginatives exacerbées des artisans qui accusaient une certaine défaillance ou pis encore les disponibilités financières limitées des promoteurs et commanditaires des secteurs public et privé n'ayant pas été au diapason avec le rythme et l'ampleur des demandes pécuniaires. Ce sont toutefois et plutôt les goûts qui ne sont pas les mêmes et les contraires qui s'expriment. L'enthousiasme jubilatoire semble être le même chaque année, mais le niveau d'appréciation aux niveaux culturel et folklorique s'accuse toujours un peu moins exaltant et la résonance un peu moins flatteuse que l'année précédente. Ou est-ce même le sommeil des passions après la satisfaction des instincts moins supérieurs que ceux qui portent à apprécier le sublime plus que le spectaculaire. Néanmoins, qui oserait jamais parler de Jacmel sans invoquer son carnaval, ses touches toutes particulières, originales et uniques à la plus grande fête nationale haïtienne: le mardi gras? Jacmel reste à l'avant-garde des grandes affaires culturelles haïtiennes et une force dans l'organisation de l'ambiance carnavalesque. Un rendez-vous à ne pas vouloir rater à chaque fois ni sous aucun prétexte. C'est quand on peut, bien entendu. La magie du papier mâché devient science chez les artisans et artistes Jacméliens. L'incontournable il était une fois. Qui pourrait jamais s'en défaire? Adolescent, je savais assister hébété, transi de bonheur au défilé des mascarades: Mambo Yaya, Ti Roro, Tèt Tonton, le docteur puis les ailes Mathurin, les Zombis, Papa, les Charles Oscars, les tigres, les lions, les léopards, les juifs errants- à mon humble avis le plus spectaculaire que j'aie jamais vu fut Michelet Pierre-Louis sous l'accoutrement d'Isaac Laquederme - l'homme avait la taille, la prestance et la voix pour le rôle, et il était simplement fabuleux. Puis les mariés Fourel Célestin – Loli Cadet, quel spectacle, les zombis Francis Etienne – Harry Baptiste sillonnant les rues de Jacmel à longueur de journée puis la nuit pour les voir au bal masqué, déguisements originaux, tours d'imagination spectaculaires, pour ma génération bien entendu. Et les inévitables, Chouchou Berrouet - sa robe de chambre noire, sa perruque – badigeonné de noir, Roger Zenny buvant sa bière dans un pot de chambre – neuf bien entendu auquel 'il a eu soin de donner une apparence de vétusté– produisant l'impression qu'il buvait son urine. Phillipe Zéphyrin, le ventre ensanglanté - traversé par une machette à chaque période de carnaval. L'impeccable Dieujuste et ses petits lanceurs de corde. Emilien puis Charles Toussaint et leurs Bandes Diables, leurs chapeaux multiplement cornus. Ti Roro et sa fameuse jupe faite de feuilles de cocotier tressées. Ô délices de jadis!. Défilées époustouflantes de couleurs, de sons, recherches de bonheur impayable, frénésie de joie inoubliable. Puis la finale à l'Hôtel de ville pour désigner les reines, les bandes, chars et déguisements gagnants en présence des autorités locales. C'était le temps de Madame Fallières et ses talents organisateurs, de Madeleine Pérez, l'inévitable "Madan Taine"et son enthousiasme à rendre disponible l'enveloppe budgétaire pour la circonstance, le super talentueux saxophoniste Camwell St-Juste dit Babas, Gérard Pierre Paul aux commandes organisatrices. L'enthousiaste docteur Sylvio David allongea la liste des dévoués à une cause toute Jacmélienne, un parfait carnaval. Ces dinosaures immortels de la saison carnavalesque jacmelienne savaient si bien tirer, avec grands ou petits moyens, l'épingle de Jacmel du jeu des festivités culturelles inoubliables. La bande La Gaieté et ses musiciens chevronnés sillonnant les rues de Jacmel armés de leurs instruments à vent, chachas, tambours faisant piaffer de bonheur des troupes en liesse dans des déhanchements spectaculaires. Sylvio, Josaphat Moïse, Jean-Claude Victor, saxophonistes et trompettistes émérites, Nènè le talentueux batteur et sa "grosse caisse", Gérard Théodore l'enthousiaste, le personnellement appointé chef de bande, ses musiciens fantastiques.Une compétition corsée. "An nal lymen bouji nan dengwen'n Gera Pyè Pôl" ou bien "Afèk gade'w al kay Bouka", "Jera Fyèt trayi la gete pou youn pòch sygarèt, Gera mon chè dyèt la pa bezwen'w" C'était un délire de joie incommensurable, du bonheur dans les airs. Puis 'En Pin pan' , 'Pimpant' et ses siffleurs fantastiques dans le cuivre et l'acier:Les Aladin, Emile Férot, les fanatiques inconditionnels, les Moraille et Gérard Paris chef de bande improvisé frappant l'air de ses doigts au rythme affolé des tambours, des saxophones et des trompettes comme si ayant reçu sa formation musicale dans l'une des plus réputées conservatoires du monde. Et ces femmes-là, pinpanistes enragées dans leurs accoutrements rouge et blanc de soie, incurables, fanatisées jusqu'aux os, dévotes passionnées à une religion appelée En Pin Pan: Zabeth Lariveau, Madame Lamartine, Ti Zongue qui auraient accepté volontiers de parier leurs têtes et troquer leurs âmes pour leur bande chérie. C'était bien le temps des émotions inoubliables qui faisaient pleurer de regret au refrain jamais souhaité du mardi soir"mady gra fini, magy gra kapa byenere sa ka wè'l ankô". Ensuite Pétuel Nicolas, en chef de bande amateur, s'ajoutait à la liste des fournisseurs de bons moments sans se faire payer. Son Bossa Combo a connu un succès inouï dans le rang de la jeunesse Jacmélienne au cours des dimanches matins fantastiques. Juste après la messe de huit heures, son drapeau flottait déjà devant sa maison tout près de l'Ecole Industrielle de Jacmel. C'était le prélude tant désiré à des dimanche après-midi plus mouvementés. Jouvenceaux et Invincibles vinrent avec leurs chars et leurs appareillages plutôt électriques. A l'aide du décibel, la tradition continua de plus belle. Une rivalité musicale plus corsée prit place."O, O, O Lekoryt je kochon", "Reziye'w, konsole-w, se altèk kap baw pwoblèm", "wè pa wè antèman pou katrè" Qui peut oublier ces refrains entraînants. J'étais petit, mais ces souvenirs sont de celles qui refusent de s'en aller ou de se laisser perdre dans les affres insensées du temps qui passe. Toutes ces fééries colorées qui passaient devant mon adolescence subjuguée de bonheur, on dirait une exhibition des mille et une faveurs enfantines. Ça valait mieux pour moi que les parades électriques du Disney Land. J'étais sorti à chaque fois chancelant, pantelant, hébété de joie devant la riposte des ritournelles adverses. Ritournelles incisives dans leur loquacité; mais simplement fanatisant dans leur essence et qui n'ont jamais dépassé le cadre de ce qu'elles étaient, des nécessités passagères pour les besoins d'une concurrence circonstancielle, pure, amicale qui n'a jamais fripé dans son essence le tissu social Jacmélien, ni gangrené l'harmonie de la famille Jacmélienne. La conscience Jacmélienne n'en était jamais sortie troublée, et l'unité de la famille demeurait intacte. Aujourd'hui plus que hier et peut-être bien moins que demain, d'autres dés seront jetés, d'autres passions soulevées et d'autres émotions intempestivement ou sagement exprimées, d'autres temoins s'ajouteront a la liste. Un fait demeure certain, cependant, en dépit des contradictions, des divergences, des protestations n'importe quelle direction que prendront les mésententes au niveau des agencements, des dépenses et des influences, le carnaval jacmélien restera ce qu'il a toujours été, une très grande fête culturelle digne de la famille jacmélienne. D'autres noms se sont ajoutés à la liste des dévoués à ce grand rendez-vous annuel entre-temps. Certains sont passagers mais d'autres deviennent synonymes de cette admirable échaufourrée sociale, sans violence et sans cesse spectaculaire. Les plus prominents sont Alex Lafontant, Jean-Elie Gilles, Michel Divers, une voix, une présence, une autorité dans la question de laquelle on ne peut se passer, vétérans bien entendu de cet amphithéatre folklorique à enthousiasme sans cesse renouvelé, dont la dévotion ne se fait jamais prier toutes les fois qu'il s'agit de Jacmel et de ses activités culturelles. Michel Géhy qui apporte un support tout à fait remarquable et émérite, Pascarin et naturellement Michaelle Craan, la dernière Madame Jacmel en dâte,qui se passe de présentation ou d'éloges. Naturellement la fervente Directrice du Tourisme, Dithny Jojan Raton, couronnée par les efforts de la Mairie, de l'actuelle Ministre du Tourisme Stéphanie Balmir Villedrouin, une inconditionnelle dévouée pour réhausser Jacmel et donner une nouvelle pulsion et dimension au mouvement touristique à Jacmel. En tout cas, ce ne sont pas les noms qui manqueraient et qui feraient jamais une différence. C'est Jacmel, son carnaval sa signature de marque culturelle qui doit réussir, qui doit couper le souffle et laisser pantois le visiteur pris au piège d'une bombance inoubliable qui recommande et commande un retour périodique. Entre-temps Jacmel et son carnaval, un délice national s'internationalisant petit à petit au point de devenir une nécessité annuelle et conjoncturelle politiquement, psychologiquement et physiologiquement guérissant qu'on ne peut s'en passer, et qui de nos jours atteint une dimension irréversiblement grandiose. Même le séisme du 12 Janvier 2010 ne pouvait détrôner le roi qu'est le carnaval Jacmélien. C'est plus qu'une exigence culturelle désormais, c'est une requête sociopolitique d'une toute autre envergure. C'est le culturel qui se politise davantage au gré d'une réalité sociopolitique qui se veut macabre parfois et qui pourrait l'être davantage sans le carnaval Jacmélien. Souhaitons que ce délice s'éternise toujours pour le meilleur et jamais pour le pire.


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