Les sargasses menacent de ruiner notre tourisme de plage

Quand on quitte la nationale qui relie Jacmel à Cayes Jacmel pour tourner dans la petite ruelle qui mène à l’hôtel Cyvadier, on capte immédiatement une odeur âcre d’œufs pourris. On m’avait averti déjà que les sargasses empestaient la zone mais je ne me doutais pas que c’était à ce point.

Arrivé à la réception je demande à voir M. Christophe Lang, le responsable de l’hôtel, qui me conduit immédiatement à cette crique qui était l’une des beautés naturelles de la région, un lieu incontournable pour les tours opérateurs. Le spectacle que je découvre est hallucinant.

 

La petite baie est totalement colonisée par les sargasses et on ne voit qu’un tapis brun. Des jeunes hommes payés par l’hôtel, ils sont une vingtaine, s’activent à débarrasser le lieu des sargasses. On a l’impression que c’est une punition infernale car on se demande bien comment arriveront-ils à nettoyer ce lieu avec les faibles moyens dont ils disposent.

 

Baisse dramatique de la fréquentation

Et ensuite l’odeur incommode bien vite. « Il doit y avoir plus d’une vingtaine de tonnes d’algues dans la crique »  dit Monsieur Lang. Nous dépensons plus de 50 000 gourdes par semaine  pour tenter de les enlever. Il veut tenter de mettre un filet à l’entrée de la crique pour retenir les algues. Il faut bien faire quelque chose car l’État en dépit de cette menace sur l’économie de la région ne réagit pas, même si certains responsables semblent être imbus du problème. »

Monsieur Lang m’apprend que la fréquentation de l’hôtel a baissé de plus d’un tiers avec une tendance encore à la baisse  car la plupart des clients ne viennent plus que par… solidarité.  Pourtant l’État qui ne fait rien continue à réclamer les mêmes redevances. « Où est le CNE, le ministère  des Travaux publics et celui de la Santé car ces algues menacent aussi la santé de la population ? », se lamente Christophe Lang  qui rappelle que son entreprise l’hôtel Cyvadier finance Fondation SOS Enfants, l’une des meilleures écoles primaires du département. Tout est dans le rouge actuellement.

Même son de cloche dans l’un des établissements les plus plaisants de la région L’Amitié Hôtel. Son propriétaire, Patrice Le Maistre me fait remarquer que l’hôtel est vide – ce que je sais déjà car ce vendredi soir j’étais le seul client d’un hôtel pourtant très fréquenté -, et qu’il ne pourra plus tenir longtemps avec l’invasion des sargasses qui font fuir les clients. Pourtant lui, il est encore épargné par leur décomposition.

 

Dépassés par les événements

 

La configuration des lieux permet l’enlèvement des sargasses, mais les algues arrivent en telle quantité qu’on est débordé. « Avec les faibles moyens dont je dispose, nous avons réussi à enlever plus de huit tonnes ».

 

Il explique qu’il faisait déverser les algues sur un terrain à lui pas trop éloigné de l’établissement mais un agronome lui a fait remarquer que la salinité des algues risquait de détruire la fertilité du sol*. «Il nous faudrait l’appui de l’État clame-t-il.  On est assailli par nos créanciers.  J’essaie de garder le standing de mon établissement mais je suis pressé par le temps. Je ne pourrai plus tenir. »

 

La Villa Nicole que je visite samedi après-midi vers les six heures est assiégée sur son côté sud par les sargasses. Pourtant nous dit une employée, on avait tout nettoyé. « Nous disposons de moyens, même d’un camion », (l’établissement semble avoir de bonnes relations avec une mairie).

 

À deux heures de l’après-midi, la mer était belle, dit-elle. Mais en l’espace de trois heures, les sargasses arrivent en masse. Un spectacle terrifiant. Une fin du monde en perspective quand on voit cette mer si bleue devenir brune, tapissée de cette algue qu’on dit venir des côtes du Brésil.  À la Villa Nicole aussi moins de clients. Ceux qui venaient pour la mer s’abstiennent. Heureusement là aussi, comme à l’Amitié, l’odeur n’incommode pas encore.

 

Une véritable catastrophe

 

Le responsable de La Référence, un établissement jadis toujours fréquenté, Gabriel Caslin ne va pas par quatre chemins : « La fréquentation de mon restaurant a baissé  de moitié. Cela devient critique surtout avec l’odeur de ces algues qui viennent en quantité. Les ministères de la Santé publique, de l’Environnement  et du Tourisme auraient dû se pencher en urgence sur ce problème. Si cela continue on risque de fermer. On ne pourra pas continuer à payer notre personnel. C’est une grande crise économique, une véritable catastrophe menace toute la zone »,  avertit-il.

 

À Ti Mouillage, Sterlin Jean-Louis, propriétaire du Ti-Mouillage Resto Beach Bungalow, avoue aussi que sa clientèle baisse. On appelle avant de venir. Car ici, on ne vient que pour la plage.

 

À Raymond-les-Bains*, les marchands de coco, de boissons gazeuses et de nourriture ne savent plus où donner de la tête. La clientèle fuit à la fois les algues sur la plage, les bestioles qui, disent-ils, sortent du dessous des algues et surtout l’odeur qui incommode aussi à Raymond-les-Bains. « C’est avec cet argent que nous envoyons nos enfants à l’école. Cette année c’est catastrophique ».

 

Moi, je regarde le large. Cette mer jadis si belle. Il y a de quoi être effrayé quand on voit ces grandes tâches brunes sur l’océan. Et si ses algues traversaient, poussées par les courants, et arrivaient dans le golfe de la Gonâve, glissaient ensuite vers le canal du vent pour infester la partie nord du pays. Labadie serait alors menacée. Les parties nord des îles de la Martinique et de la Guadeloupe ne sont plus à l’abri, parait-il. Dans les autres pays, les autorités tentent d’intervenir. Ici, pour l’instant, à part un communiqué  c’est le silence complet des dits responsables, comme si cette question ne les concernait pas. Encore une fois un pays laissé à lui-même, en proie à des pestes venus d’ailleurs.

 

*L’épandage est seulement de mise lorsque les algues peuvent subir un processus préalable et garanti de désalinisation.

 



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