Vive la lecture

Le \"taux de forte pratique de la lecture\" – c\'est-à-dire le pourcentage de la population ayant lu plus de 20 livres au cours de l\'année – a connu une lente érosion au cours du dernier quart du siècle dernier (28% en 1973 contre 19% en 1997). U
On pourrait s\'étonner et s\'affliger de la désaffection dont souffre le livre, la lecture, cette quête subtile dont les effets sur notre métabolisme et notre intelligence du monde relève souvent de la grâce. Mais ce n\'est pas tant la lecture dont il est question que la lenteur, cet état d\'esprit très particulier qui consiste à se mettre entre parenthèses, à nier en quelque sorte l\'écoulement du temps par la puissance souvent anachronique des mots. S\'arrêter, ouvrir un livre, le humer, en tourner les pages avec volupté relève presque, aujourd\'hui, de l\'héroïsme pour ne pas dire de l\'hérésie dans une société exaltée et inféodée à l\'image où l\'on confond, dans une sorte de syncrétisme païen, le temps avec l\'actualité et l\'idée du Bien avec la vitesse. Un grand penseur, aujourd\'hui porté disparu dans les couloirs poussiéreux de La Sorbonne avait parfaitement saisi les attendus du désastre. Sous son chapeau melon et les éminences hercyniennes de son occiput, Henri Bergson avait de la sagacité à revendre. C\'est ainsi que dans un ouvrage célèbre (Essai sur les données immédiates de la conscience), il en vint à faire une distinction fondamentale entre deux perceptions opposées du temps, entre deux conceptions possibles de la durée : \"l\'une pure de tout mélange, l\'autre où intervient subrepticement l\'idée d\'espace. La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre Moi se laisse vivre, quand il s\'abstient d\'établir une séparation entre l\'état présent et les états antérieurs\". D\'un côté donc, la durée pure, appréhension intériorisée du temps, part subjective et obscure qui nous constitue jusqu\'au tréfonds de nous-mêmes, la liberté du rêve et de la création artistique (Proust en est le plus bel exemple en littérature) ; de l\'autre - comme l\'écrit Bergson - \"l\'intersection du temps avec l\'espace\" : l\'espace-temps, objectivation froide, clinique et calibrée du flux permanent des choses (le temps médiatique, du travail, de la vie «courante»), ces somptueuses hérésies que sont nos pauvres petites journées de vingt-quatre heures où tout nous est compté. Il va de soi qu\'en ce début de XXIème siècle, nous avons élu domicile dans l\'espace-temps. Tout cela manque bien sûr de perspective, mais correspond bien au monde qui se dessine sous nos yeux : transparent, sans mystère, mis en chiffres, amputé, exténué, frappé d\'une effrayante candeur pan rationaliste. Plus que jamais un mot d\'ordre s\'impose. Comme le proclamait haut et fort le titre d\'une belle émission créée par Pierre Dumayet dans les années 70 : Lire c\'est vivre !


Share this post