Les livres à Jacmel : René Philoctète jette la manche contre les saints

René Philoctete a jeté, à titre posthume, un roman dans le pavé : « Entre les Saints des Saints », C3 Editions. Cette oeuvre suscitera de grand bruit dans le landerneau. Qu’est-ce que René Philoctète va-t-il dire des saints ? Est-ce une autre face cachée de la question de Dieu qu’il a soulevée ? Hommes, femmes et enfants quand ils n’ont plus rien à se mettre sous les dents se réfugient sur les parvis d’églises pour quémander, pour implorer l’aumone des pélerins. Ceux-ci viennent, le plus souvent, réclamer aux Saints, grâce, ferveur et, parfois, malheur pour les autres, à travers leurs prières, avec promesses plein la bouche. Par exemple, apporter à manger aux pauvres devant les églises ou leur donner de menues monnaies. Les pauvres font partie de leur plan de rédemption. Tant pour les gens de la bourgeoisie, des classes moyennes que pour les hommes politiques. Ceux-ci s’en servent, parfois, à des fins curatives, politiques ou bien pour répondre à des promesses, des engagements cabalisques.

Dieu va-t-il servir la fin des hommes ou s’occupera-t-il simplement de la prière des saints ? Le romancier jette la manche contre les saints. Pour  les porter à tenir compte des fidèles, surtout des miséreux.

 

Des thèmes d’une grande actualité politique et mythique sont abordés dans ce roman. Comment vivent-ils, les enfants des rues ? Ceux qui  nettoyent nos voitures, avec parfois des bouts de chiffons très sales. Ils reflètent leur environnement. Ils vivent dans la saleté. Ils dorment à la belle étoile dans des réduits, des espaces invivables. Ce qui s’observe dans leur comportement agressif et parfois espiègle. Comme Trouvaille, l’un des personnages principaux du roman. Celui-ci, autour duquel se déroule, en grande partie, l’histoire.

Sa mère, Rose, l’a abandonné pour filer, sur un bateau de fortune, à Miami, avec promesse de le faire voyager aussi pour la retrouver. Trouvaille a durement travaillé pour économiser de l’argent, comme laveur de voitures et comme tourneur dans un atelier d’artisannat. Il a partagé son rêve avec sa compagne, Melone. Elle est enchantée et a commencé par mettre de coté de l’argent,  notamment dix dollars pour préparer son voyage. Un autre jeune a défrayé la chronique du roman : Genèse, une amie de Trouvaille. Elle s’est établie, à la rue Pavée, après Curaço Trading, du côté de la Banque Centrale. Pour elle, c’est l’endroit rêvé comme idéal pour vivre sa vie, dans l’abandance et l’odeur des pièces de pennies et d’argent. A coté des enfants, les grandes personnes fauchées par la vie viennent se réfugier aux parvis des églises. Certaines y dorment, se mettent en ménage ou se marient comme Suzette Dieuveut et Josapha Sauval –le paralytique dans leurs conditions jugées par nous, comme inhumaines. Les gens de notre espèce se font des idées de la vie idéalistes. Les théoriciens de la pauvreté ne les prennent guère prendre en compte

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Le roman brosse une situation infrahumaine dans laquelle se débattent, d’un côté, les enfants et, de l’autre, les adultes. Parmi ces derniers, l’aveugle Suzette Dieuveut Celle-ci se positionne telle une leader politique. En effet, la politique est un trempllin qu’enfourcent souvent certains, parmi ceux qui cherchent à sortir de leur condition misérable.

 

L’histoire tourne autour de Trouvaille Tout Court. Le jour où il a reconnu sa mère, Rose, celle-ci a voyagé sur un bateau de fortune pour Miami. Elle lui a vendu un seul rêve. Celui de le faire rejoindre sa maman à Miami. Trouvaille travaille, depuis ce jour, comme un forcené pour économiser  quelques sous en vue d’assurer son voyage.

Son rêve, sa raison d’être, il l’a vendu à sa compagne, Melone Sauval. D’une hauteur qui effraie pour son jeune âge -12 ans, environ, Melone, pour survivre, prête service à la Sœur directrice de la Chapelle de Saint- Jean Bosco. Ensuite, elle se lance, tête baissée, dans la politique : elle soutient le prêtre Jean-Bertrand Aristide. Ce qui n’empêche qu’avant l’installation du prêtre, elle a subi les agressions d’un groupe armée, à bord d’une voiture Honda. Cette tentative d’assassinat a causé sa propre mort. Trouvaille a vécu très mal cette réalité : la mort de sa bien-aimée. Alors qu’il s’était fixé la journée du 15 décembre pour voyager à Miami.

 

L’autre partie du roman tourne autour des intrigues politiques  qui accompagent les élections de 1990 en Haïti. Tant du côté des candidats comme Marc Bazin, Hubert de Ronceray, Victor Benoit et du côté des organisations internationales comm l’OEA, le PNUD, et les ambassades accrédités en Haïti.

Enfin, le romancier a souligné, à encre forte, l’opposition entre Marc Bazin, candidat des puissances étrangères et le prêtre Aristide soutenu par 57 partis et groupements. Les résultats ont été proclamés par la rue, avant le CEP portant le prêtre à la présidence le 16 décembre 1990.

 

C’est un roman percutant où le romancier n’épargne personne, malgré ses propres prises de position. Dès qu’il s’agit d’élection, le peuple nous donne une leçon pour savoir, à l’avenir, comment nous comporter.

 

Cependant, le roman a pris un autre parti pris : tout est répercuté autour de la couleur rose qui deviendra, peu de temps après, un symbole, un emblème d’un parti politique, au pouvoir.

 

J’invite les internautes à lire, avec appétence, ce roman inédit « Entre les Saints des Saints » de René Philoctète, le poète converti, en romancier. Une richesse d’écriture. Ainsi : « Tandis que Trouvaille et Melone, portant à deux la dépouille de Genèse, s’enfoncent sur la cour du Fort-Dimanche. Sentinelle, leur chien, les rejoint en poussant de petits bruits plaintifs. Les enfants ont souvent entendu le vieux caporal parler de trous qu’on avait fouillés au fond de la cour, juste après un bois de mancenilliers, non loin de la mer (le Fort donnant sur la baie), pour recevoir les corps des fusillés. Car on éxécutait, il y a quelques mois de cela, avant le processus démocratique, des prisonniers politiques, chaque deux heures de temps, le jour comme la nuit, au Fort-Dimanche. »

 

Quel plaisir ! Quelle angoisse ! Quel enchantement, aussi !

 

                                                                         

  • Philoctète, René, Entre les Saints des Saints, C3 éditions, Atelier Jeudi Soir, Port-au-Prince, 2016, 424 p.
  • Peinture de couverture réalisée par Richard Philoctète
  • Naissance de René Philoctète le 16 novembre 1933 ; mort le 17 juillet 1995, à 62 ans.


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