« Hadriana, je t’aime »

‘’J’ai vu mourir l’étoile qui n’a brillé qu’une fois’’ Kateb Yacine René Depestre a posé un aspect particulier du problème de la mort dans « Hadriana dans tous mes rêves », (2ème édition, C3 éditions, 2016) : la mort par hypnose, la mort corporelle, mais où l’esprit de l’héroïne vit, vit encore. Nous avons l’habitude de voir un jeune mourir. Pour une raison ou une autre. Mais une jeune fille, morte, le jour même de son mariage ? C’est surprenant ! C’est incroyable ! D’ailleurs, quelle mort ! Elle a écouté tout, tout le ‘’carnaval’’, tout le vacarme, tout le spectacle que les grandes personnes se donnent–en sa présence, sans savoir qu’elle jouit, encore, du souffle de vie. Elle était simplement victime d’ « un crime rituel ». Son jeune mari, Hector Danoze, pilote de métier, est également tombé ; son soupirant, Patrick Altamont, a souffert aussi de cette mort. Ses amies - les sœurs Kraft ont également mal digéré sa disparition. L’une d’entre elles, dans leur effusion de jeunesse, commençait à jouir d’elle, à la sucer, sans la dépuceler. Ensuite, ses parents français, son père André Siloé, ancien de Polytechnique et sa mère, Denise Piroteau qui a fait des études à la Sorbonne ont, aussi, pâti de son trépas. Les bonnes Sœurs chez qui elle était en classe à Sainte- Rose-de-Lima ont exprimé leur dessaroi au sujet de son décès prématuré.

 Comme dans le roman « Dezafi » de FranckEtienne, l’écrivain a posé les mêmes problèmes de zombification. Hadriana Siloé a découvert, dans sa fuite vers la Jamaïque, son grand amour, Patrick Altamont. Ils ont célébré leur rencontre, d’un côté, en présence des étudiants du professeur d’Esthétique du réel merveilleux américain à l’université West Indies à Kingston, Jamaïque. « Mes cours me permirent d’arracher la vieille angoisse de l’adolescence qui collait à ma peau et d’intégrer les souvenirs douleureux de Jacmel à ma personnalité d’adulte. »

 

 Une description de la belle jacmélienne lui est restée dans la tête telle qu’il l’avait toujours vécu : « L’ovale du visage, le fruit de la bouche, le miel des cheveux, l’éclat de la chair avaient pris avec la force de l’âge une maturité tout aussi irrésistible que les attraits qui faisaient autrefois leur juvénile pouvoir de fascination. » Tel Jacques Roumain dans  ‘’Gouverneurs de la Rosée’’. En tant que professeur de littérature du merveilleux, il n’a pas raté l’occasion pour faire saisir à ses étudiants l’ « essence du merveilleux et du beau dans nos littératures. »

 

René Depestre a réinventé le merveilleux différemment d’un Jacques Stephen Alexis, d’un Alexandro Carpentier, d’un Jorge Amado, un Gabriel Garcia Marquez. Il a ajouté une note grivoise ; il a joué sur le double sens des mots. Avec lui, la langue prend ambassade dans  l’éclat de la beauté du personnage.

 

 

L’écrivain nous a ficellé un livre divisé en trois (3) mouvements dont le premier mouvement contient quatre (4) grands chapitres couvrant plus de cent soixante pages (160). Le deuxième mouvement décrit ‘’le mal d’Hadriana’’ marqué par  ‘’La lettre de Jacmel’’ publiée dans ‘’le Monde’’ d’avril 1972 sous la plume de Claude Kiejman. Ensuite, son hypothèse de travail pour écrire le roman qui, avant de devenir ce fameux ouvrage, a connu plusieurs formes dans sa tête : un essai, un feuilleton ou autres ; enfin, le troisième mouvement qui a abordé un sujet pertinent : Le journal intime d’Hadriana où elle a retracé l’histoire de son vécu. Comme dans ‘’le journal de la jeune Allemande Anne Franck’’. Ce témoignage nous a éclairé sur les pratiques des hommes munis  de quelque pouvoir. Ils font tout pour capter, dans leurs nacelles, toutes les séduisantes jeunes filles ou belles femmes dans leur environnement.

 

« Le récit d’Hadriana se laisse lire, entrainante et excitante, surtout le langage merveilleux qui en forme l’ossature.

 

 René Depestre a matérialisé et préfiguré l’histoire de certains hommes qui, tête en bas, posent des actes  aussi dégradants pour la moralité collective.

 

 

La mort d’Hadriana n’a pas renvoyé le carnaval de Jacmel. Au contraire, les carnavaliers ont profité pour ajouter ici et là des tranches de la vie de Nana (Hadriana) pour permettre de goûter, d’apprécier tout l’amour que la population avait pour cette jeune fille d’une beauté à faire pâlir la Joconde.

 

Le livre ruisselle de mythes, de pratiques ésotériques, de traces de mystification ou de performances sexuelles qui, dans une  province comme Jacmel où a pris naissance l’auteur, ne sont guère perdues dans la mémoire du temps. On en parle encore. Par exemple, l’histoire de la femme aux sept reins dont les tours de reins laissent pantois les hommes qui s’agglutinent à son sexe. Comme ce fameux Balthazar Granchiré, arrivé à Jacmel en novembre 1936. Son histoire est palpitante pour les familles jacméliennes : la nuit de son entrée  dans la cité de Roussan Camille, il déflora pendant leur sommeil les jumelles Philisbourg et sœur Nathalie des Anges, l’une des religieuses de l’école Sainte-Rose-de-Lima.

Toutes les représentations sociales trouvent écho dans l’œuvre de Depestre qui situe son histoire en 1938, quatre (4) ans après la désoccupation d’Haïti. Certaines fois, avec des mœurs tourmentées. Les gens à Jacmel l’ont intégré au repertoire des fables du pays le soir même de sa veillée funèbre sur la place des Amoureux à Jacmel, près de la mer.

 

L’auteur voudrait apporter un témoignage sur le phénomène de la zombification en Haïti. Beaucoup de travaux, a –t-il souligné, ont abordé cet aspect du vaudou. Tant par des créateurs Haïtiens que des écrivains étrangers. Comme William Seebrook dans « L’Île magique ». C’est devenu une mode... Il ne voulait pas produire un feuilleton ou une monographie sur la question. Son oeuvre romanesque participe de ces deux courants.

Pour écrire le livre, le romancier Depestre est parti d’un ensemble d’hypothèses académiques, ethnographiques ou anthropologiques.

 

 

  Le portrait qu’a dressé l’auteur du personnage principal va ouvrir les yeux des internautes sur les pratiques maléfiques des grandes personnes dans leur existence au quotidien. 

 

Pour certaines gens, la mort subite d’Hadriana Siloé se célèbre comme un carnaval national à Jacmel.

 

« Quelque chose avait foiré dans les calculs à papa Rosanfer. Il n’est pas arrivé à capter mon petit bon ange nous a confié Hadriana dans son récit du drame. L’aurait-il confondu avec le gros bon ange joufflu de mon sexe ? 

 

« Les jours fastes de l’amour n’ont pas d’histoire... » Vous allez adorer le roman de René Depestre. Comme nous. Hadriana, je t’aime.

 

                                                                   Wébert Lahens

                                                                   webblahens@yahoo.fr

 

  • Depestre, René, Hadriana dans tous mes rêves, 2ème édition, C3 éditions, Port-au-Prince, 2016, 293 p.

 



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