Dany Laferrière : « L’écriture donne aux Haïtiens l’impression de n’avoir pas perdu la face »

Malgré les aléas de l'Histoire et les catastrophes naturelles, la première République noire est une terre de création féconde. Une terre où une riche littérature francophone se déploie dans un univers créole, où les romanciers sont des poètes et les poètes des romanciers, où la mort rôde et nourrit une vitalité artistique des plus foisonnantes. Entretien avec l'écrivain Dany Laferrière.

C’est sans doute l’écrivain haïtien le plus connu de sa génération. Prix Médicis 2009 qui a rejoint l’Académie française, Dany Laferrière publie chez Grasset Mythologies américaines, une somme de ses quatre premiers romans précédée d’une nouvelle inédite, « Truman Capote au Park Hotel ». La raison, il nous la donne volontiers : il y a chez lui une esthétique de la roue. Pour avancer, une roue doit tourner sur elle-même. Chaque fois qu’il fait un tour, lui, il ramasse tout ce qui précède, ne réchauffe pas, même s’il utilise la même recette. On découvre donc des œuvres que l’on connaissait déjà, mais retravaillées. Parmi elles, Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer. Premier succès de Laferrière, il dit la solitude d’un jeune exilé qui tente d’écrire un roman. Il y parvient, devient célèbre et se voit commander un reportage par un journal américain qui donnera naissance à Cette grenade dans la main d’un jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? Dans cette « autobiographie américaine », Dany Laferrière se joue des clichés. Dans chacun des textes, à double fond, du volumineux recueil Mythologies américaines, la littérature est l’héroïne principale. Naturalisé canadien, l’auteur, qui a quitté sa terre natale pour échapper à la dictature des Duvalier, livre à Jeune Afrique sa perception des lettres haïtiennes, ses mutations, ses failles, les débats vains qu’elle suscite parfois…

Jeune Afrique : Depuis une décennie, on s’émeut et s’interroge sur le miracle littéraire haïtien. Comment expliquer celui-ci ?

Dany Laferrière : La littérature haïtienne est bien plus ancienne qu’on ne l’imagine. Elle date du XIXe siècle. Avant l’indépendance, au début des années 1800, des colons, mais aussi des affranchis et des Noirs, commencent à écrire sur Saint-Domingue en imitant la littérature française. Faite de désastres et de catastrophes, la réalité contemporaine est aussi douloureuse que l’histoire d’Haïti et son image. On dit que c’est un pays aux trente-deux coups d’État. Peut-être. Mais, trente-deux fois aussi, les gens ne l’ont pas accepté. C’est un pays en bouleversement constant dans un univers extrêmement politisé. Un pays capable de rompre avec deux cents ans d’esclavage et de se relever psychologiquement en un an de l’un des séismes les plus meurtriers au monde. L’écriture donne aux Haïtiens l’impression de n’avoir pas perdu la face.

Comment cette littérature s’articule-t-elle et évolue-t-elle dans le temps ?

D’abord historique – l’esclavage et la guerre d’indépendance en sont le terreau -, elle devient vite une littérature de défense de la patrie nouvelle, qui influencera d’ailleurs Césaire et Senghor. Président du premier colloque des écrivains noirs en 1956, l’auteur d’Ainsi parla l’oncle (1928), Jean Price-Mars, milite pour l’établissement d’un lien entre l’Afrique et l’Amérique. Un mouvement vers l’universel s’amorce avec Jacques Roumain, dont le roman Gouverneurs de la rosée paraît peu après sa mort, en 1944. Ou encore Jacques Stephen Alexis, avec Compère Général Soleil. Il est question de s’unir pour parvenir à la liberté, à l’autonomie, à la réconciliation. Ce sens de l’universel se confirme dans les années 1960, quand de nombreux intellectuels commencent à s’exiler dans le monde pour fuir la dictature. On les retrouve même au Congo et au Sénégal, où ils joueront un rôle déterminant dans le rayonnement de l’éducation. Mais il faudra attendre que nos écrivains publient chez des éditeurs internationaux, en France et aux États-Unis, pour que notre littérature voyage à travers le monde.

L’exil a toujours été présent dans la littérature haïtienne, semble-t-il.

Il y a d’abord l’exil offensif de jeunes gens de « bonne famille » partis poursuivre leurs études à l’étranger. Promis à de brillantes carrières, ils sont confrontés au racisme. Leur obsession est de prouver que l’Haïtien est intelligent. Pas autant que le Blanc, mais plus. Une autre forme d’exil s’installe au début des années 1960 avec l’arrivée des Duvalier au pouvoir, celle des bannis, plutôt défensive. Ils ont le sentiment d’être des victimes, et ils sont dans la nostalgie et non dans l’action. Ils se contentent de regarder vivre les autres en attendant de rentrer chez eux. Preuve que parfois l’émigration abrutit. Alors que chez eux ils allaient au théâtre, au cinéma, discutaient de sujets universels, une fois en exil, ils ne parlent plus que de leur pays. Et plus ils le font, plus ils s’en éloignent… C’est une perte sèche.

La dictature a-t-elle créé deux écritures distinctes, celle des Haïtiens de l’intérieur et celle des exilés ?

C’est impossible. Ce pays a commencé par l’universel. À l’époque coloniale déjà, toute l’Europe était en Haïti, les Britanniques aussi bien que les Français, les Espagnols, les Portugais, les Polonais. Sans oublier les Américains de 1915 à 1934. Haïti a toujours été dans le monde. Soit parce que les étrangers venaient à elle, soit parce que ses enfants voyageaient. Établir une distinction entre écrivains de l’intérieur et ceux de l’extérieur, c’est ne rien comprendre à l’universel haïtien, qui est prêt à faire de Shakespeare ou de Molière des auteurs de l’île !

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Les écrivains de l’intérieur seraient peut-être davantage des résistants eu égard aux thèmes qu’ils abordent…

Il suffirait de résider en Haïti, d’être créolisant et de ne pas parler un mot de français pour être résistant ? C’est une manière paresseuse de voir les choses, et avec de telles considérations populistes on dérape solidement en ouvrant la voie à l’écrasement des autres. C’est cela qui a enfanté des Duvalier. Quid d’ailleurs des tontons macoutes, qui représentent un tiers de la population ? Le patriotisme me semble plus fort chez les exilés. Peu d’écrivains placent Haïti au centre de leur œuvre autant que moi. Le Cri des oiseaux fous est sans complaisance avec la dictature de Duvalier. Pays sans chapeau raconte la réalité haïtienne, le rapport entre la vie quotidienne et la vie rêvée mâtinée de sacré. L’Odeur du café est perçu par les Haïtiens comme le livre qui leur parle le plus de leur enfance. Ce sont des combats de chapelle sans intérêt.

Et la nouvelle génération, quelles sont ses préoccupations ?

Le nationalisme haïtien est toujours à fleur de peau. On le voit avec le cri de colère et de tristesse de Lyonel Trouillot, qui dénonce la présence des Nations unies et de certaines ONG, qu’il accuse de s’enrichir sur la misère du peuple. Vous savez, l’expression de « littérature haïtienne » est plus une commodité qu’une réalité. La vraie tendance qui se dégage chez ces auteurs originaires de l’île, c’est l’envie d’être publiés par des éditeurs étrangers, parce qu’ils aspirent simplement à être lus dans le monde entier.

Le nationalisme haïtien est toujours à fleur de peau

La grande nouveauté en Haïti, c’est peut-être de pouvoir vivre de son écriture ?

Auparavant, la publication de trois bons livres donnait droit à un emploi au ministère de la Culture. Avec quatre œuvres, vous étiez consul général à l’étranger et, avec cinq, ambassadeur. On n’avait pas besoin de savoir si vous aviez des lecteurs. Être publié par une maison prestigieuse suffisait. Puis la posture d’écrivain est devenue non plus un tremplin vers une autre fonction, mais un moyen d’obtenir des privilèges du monde littéraire, notamment les voyages, qui permettent de se confronter à ses pairs, de faire des rencontres, de stimuler son énergie créatrice, de briser l’enfermement. De nombreux écrivains ne veulent plus être les représentants de la sensibilité haïtienne. Ça demande davantage de travail et une plus grande distance avec les textes et les sujets dont on traite.

Vous déplorez, par ailleurs, la suprématie du roman sur la poésie.

La poésie reste l’art majeur en Haïti. Heureusement, des poètes ont survécu au roman et continuent de vivre avec des tirages entre 200 et 400 exemplaires dans ce monde où les gens aspirent à vendre des millions. Cela leur donne une certaine liberté. Lyonel Trouillot a publié chez Mémoire d’encrier une anthologie de la poésie créole avec 170 auteurs vivants. James Noël en a fait de même au Seuil. C’est une magnifique carte de visite !

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L’émergence foisonnante de jeunes écrivains constitue aussi une nouveauté.

Oui, ça l’est. Et c’est d’autant plus remarquable qu’ils s’affranchissent de la domination et de la permission de vieux pairs tentés de leur prescrire quoi écrire. On ne doit pas se contenter de dire qu’« Haïti va mal » pour que le lecteur étranger s’émeuve. Il le sait par les journaux. Il a besoin de découvrir ce que l’écrivain pense du monde et de lui-même.

En même temps que vous écrivez sur Haïti, vous prenez paradoxalement vos distances, notamment avec votre dernier ouvrage, Mythologies américaines.

Oui. Mais aussi avec Je suis un écrivain japonais, pour mettre en garde contre une manière de traiter Haïti qui nous éloignerait de son essence. L’écrivain haïtien doit être tout le monde à la fois. Mythologies américaines est un livre organique qui traverse toute l’Amérique et dévoile la vision globale que les Haïtiens en ont. Aux États-Unis, les Noirs écrivent sur les Noirs et pour les Noirs ; les Blancs, sur les Blancs et pour les Blancs. Dans ce long reportage, j’essaie d’observer les deux communautés de manière transversale, avec la même objectivité pour les uns et pour les autres. Je regarde Norman Mailer de la même façon que je regarde Alec Baldwin, je parle de Truman Capote comme je le fais de Marilyn Monroe, Norman Rockwell comme de Jean-Michel Basquiat… Et je souligne de manière indifférenciée l’injustice faite aussi bien aux Blancs qu’aux Noirs en les mettant côte à côte sans que survienne l’histoire de l’esclavage et du racisme.

Vous vous accordez le droit de critiquer aussi bien Woody Allen que Spike Lee.

J’adresse le même reproche aux deux : l’absence de l’autre communauté dans leurs œuvres cinématographiques respectives. Je critique ce cloisonnement, qui traduit une réalité. La littérature ne doit pas toujours coller au réel. La littérature ne devrait pas être qu’une photographie de la réalité. On peut déplacer les paradigmes, regarder le monde autrement. Et, là, mon côté haïtien transparaît.

C’est-à-dire ?

La réalité historique haïtienne m’habite et me permet de regarder les États-Unis de manière impassible et sereine. Parce que je n’ai pas de névrose coloniale. Quand je vois un Blanc, je ne vois pas un ennemi. Parce que je l’ai battu et l’ai fait retourner chez lui. La gifle de l’esclavage a été rendue grâce à une indépendance acquise de haute lutte. On est quitte. J’ai donc voulu parler en public comme je le fais en privé. Mon discours ne doit pas être un manifeste à tous les coups. Ce qui ne m’empêche pas de dénoncer ce qui doit l’être.



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